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«Les Mille Visages du héros» - Traduit par Sophie Benech

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http://www.lefigaro.fr/livres/2008/07/17/03005-20080717ARTFIG00560-ludmila-oulitskaia-les-mille-visages-du-heros-.php



Ludmila Oulitskaïa :
«Les Mille Visages du héros»
© Ludmila Oulitskaïa
14/08/2008 | Mise à jour : 21:31 |

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Pendant l'été, chaque jour, un grand écrivain étranger offre une nouvelle inédite commençant par la même phrase de « L'Odyssée » d'Homère.

« Ulysse prit le sentier rocailleux qui monte à travers bois, du port vers la falaise. Il allait à l'endroit qu'avait dit Athéna…»

Même si son royaume avait la taille d'un village, la dignité royale d'Ulysse ne fait aucun doute. Avec une généalogie pareille ! Du côté paternel, c'est convenable, mais rien de sensationnel : Laërte, le père d'Ulysse, était le fils d'un roi d'une île voisine d'Ithaque. L'archipel grec compte plusieurs milliers d'îles, et donc un nombre équivalent de rois. Ce n'est pas ça qui manque. En outre, le bruit court qu'Anticlée, la mère d'Ulysse, avait eu une aventure avec Sisyphe avant son mariage, si bien qu'on ne sait pas de façon certaine qui était son père. Du côté maternel, en revanche, c'est tout simplement la classe ! Le grand-père d'Ulysse, le père d'Anticlée, était Autolycos, un voleur et un parjure dont tout le monde sait bien qu'il était le fils d'Hermès. Voilà quelle est la généalogie de notre héros, et elle explique tous les traits remarquables et rebutants de son caractère. D'ici à quelque temps, dix à vingt ans, les généticiens vont nous déterrer des bouts d'os dont ils analyseront l'ADN, et ils confirmeront l'hypothèse fabuleuse de l'origine extraterrestre de l'humanité. Il existe une idée un peu tirée par les cheveux selon laquelle les dieux de l'Antiquité étaient en réalité non des divinités, mais des habitants d'autres mondes qui ont croisé leur génome avec celui des créatures d'apparence humaine vivant sur terre et que l'on ne pouvait pas considérer comme des hommes, si bien que vous et moi, ainsi qu'Homère, nous sommes leurs descendants hybrides…

Homère adore Ulysse et ne lésine pas sur les adjectifs pour décrire ses qualités : il est intelligent, rusé, habile, « illustre par sa lance », il a « l'esprit vif »… Et, lui emboîtant le pas, l'humanité tout entière s'est prise d'amour pour Ulysse : c'est à la fois un héros (une multitude d'exploits), un voyageur (que d'îles, que de pays ! il est même parvenu jusqu'à l'autre monde) et un séducteur à qui rien ne résiste. Pourtant, si on le considère du point de vue de la morale et de l'éthique, sa place est en prison. Un voleur, comme son grand-père, un escroc, un séducteur de jouvencelles et de magiciennes d'un certain âge…

Moi-même, j'ai été amoureuse de lui dans mon enfance. C'est qu'il est aussi l'ancêtre de ces supermen dont raffolent les filles sans cervelle jusqu'à ce qu'elles prennent de l'âge et commencent à se rendre compte qu'il n'y a pas plus faible ni plus vaniteux au monde que les supermen. Le chercheur (ou la chercheuse) pose alors la question cruciale : à quoi tient donc la fascination exercée par ce héros douteux ? Il accomplit sa propre vie comme un voyage. Et sa biographie devient une métaphore. Une vie passée à lutter contre les dieux, à surmonter des obstacles, une vie dans laquelle la soumission au destin se combine harmonieusement avec le combat.

En décryptant les événements de l'existence tumultueuse d'Ulysse, nous les confrontons avec les épreuves et les tentations que nous rencontrons nous-mêmes sur notre modeste chemin. Ulysse n'est pas tant un voyageur qu'un vagabond. Mais grâce à son talent et à son intelligence, il a l'art de transformer en aventures les malheurs qui s'acharnent sur lui. Quelle étonnante façon de voir les choses ! Tous les hommes sont un peu jaloux d'Ulysse et toutes les femmes en sont un peu amoureuses. Il est vrai que certaines le sont éperdument. La première de ces adoratrices est sa femme, Pénélope. C'est lui qui l'a choisie pour épouse, manifestant ainsi sa prévoyance et son intelligence tant vantée. Il avait fait partie de la foule des admirateurs qui se bousculaient autour de la belle Hélène alors qu'elle était encore à marier, mais il avait épousé sa cousine germaine, qui était loin de figurer en première position sur le marché. Et comme il a eu raison ! Une conduite honorable est la plus belle parure d'une femme, c'est encore vrai aujourd'hui. Il a tiré le gros lot en épousant Pénélope. Mais elle ? Quel âge avait-elle quand Ulysse fut obligé de partir pour la guerre de Troie après avoir équipé douze vaisseaux ? Une jeune fille de quinze ou seize ans qui venait de donner naissance à son premier enfant. Ulysse n'avait aucune envie de faire la guerre, il avait même essayé d'y échapper en feignant la folie. Mais il a été démasqué. Et on l'a envoyé se battre. Quand il est revenu au bout de trente ans, il a retrouvé une matrone qui s'était empâtée derrière son métier à tisser et flétrie sur une couche désertée par les joies conjugales, et qui, en plus, devait endurer l'humiliation des coucheries indécentes qui se déroulaient sous son toit. - Les prétendants avaient des vues moins sur ses charmes déjà mûrs que sur ses biens, sur le titre de roi et sur cette île petite, certes, mais indépendante. Entre-temps, Ulysse aussi avait été malmené par la vie. Sans compter que son auguste protectrice, Pallas Athéna, l'avait vieilli par enchantement, si bien qu'il avait l'air d'avoir non cinquante ans, mais au moins quatre-vingt-dix.

C'est ici qu'est raconté l'épisode le plus émouvant de toutes ses aventures : la vieille nourrice aveugle qui s'était occupée de lui dans son enfance va le reconnaître sous l'apparence d'un mendiant en effleurant une cicatrice sur sa jambe. Son fils ne l'a pas reconnu, sa femme non plus, mais cette vieille servante, elle, le reconnaît. Et Ulysse, déguisé en mendiant, envoie promener les scélérats avant de se révéler dans toute sa majesté royale.

Homère connaissait bien évidemment le secret de ce récit qui dure toute une vie. Et plus précisément, il savait où apposer le point final. Mais ce secret, il ne l'a révélé à personne. Et il n'a pas mis de point final. Il n'est du reste pas exclu que les centaines de générations suivantes qui ont laissé leur empreinte sur ce récit se soient chargées d'en brouiller la fin. Si bien que ce grand poème s'est transformé en texte sacré : il se dédouble, il recèle des abîmes sans fond, des ténèbres et des nœuds. Il y a néanmoins une question importante : comment les choses se sont-elles terminées pour Ulysse ? J'aime bien le dénouement canonique : Télégonos, le fils qu'Ulysse a eu avec la magicienne Circé, débarque à Ithaque. Il rencontre son père sur le rivage et ne le reconnaît pas. Ils sortent leurs épées, et le fils tue le père. Ainsi s'accomplit la fameuse fatalité grecque, selon laquelle le fils cherche à anéantir son père en ayant recours à diverses stratégies, depuis la castration et l'ingurgitation jusqu'au meurtre accidentel.

Il existe aussi une version plus douce que je suppose plus tardive, car elle porte déjà le sceau de la réconciliation biblique entre l'homme et Dieu : le vieil Ulysse, acceptant son destin, finit sa vie en Étolie et s'éteint rassasié de jours. Le héros rusé, intelligent et habile meurt non par l'épée, mais de vieillesse. Ce dénouement nous parle de la fin de l'époque homérique, c'est l'avènement des temps nouveaux : l'homme se réconcilie avec Dieu.

Traduit du russe par Sophie Benech