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Insomnie (short story) - Traduit du russe par Sophie Benech / French

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This translation was published in LEXIQUE NOMADE #78 (2008) literary magazine by Christian Bourgois Editeur publishing house (http://www.christianbourgois-editeur.com/).



Insomnie

Ludmila OULITSKAÏA


Parmi toutes les sortes d'insomnies — les éprouvantes, les maladives, celles qui rendent fou — je n'en examinerai qu'une seule que j'appellerai, faute d'un mot plus précis, l'insomnie créatrice. Dans ma jeunesse, j'ai même écrit là-dessus un poème dont ma mémoire n'a conservé qu'une seule strophe :

J'ai aimé les lointains des insomnies
Leur horizon aux sereines clartés,
Où derrière la brume reposent des secrets,
Mais le sommeil toujours plus loin nous fuit.


Les éveils et les endormissements nocturnes évoquent avant tout les maladies de l'enfance, quand on commence à avoir de la fièvre et que l'on perd la notion de la réalité, que la frontière s'estompe entre le sommeil et l'état de veille : il se forme alors dans l'univers bien stable de tous les jours une brèche ouvrant sur l'espace fluctuant d'un au-delà. L'insomnie est le passage le plus naturel qui mène au monde des idées de Platon, de l'autre côté du miroir d'Alice, devant le trépied de l'oracle, au purgatoire, en enfer et, en fin de compte, dans le laboratoire du Créateur. Dans ce cas, la brèche s'ouvre spontanément. Pour arriver là-bas de façon consciente et délibérée, des millions de personnes ont eu de tout temps tecours à l'alcool, aux drogues, à des pratiques inconnues des gens ordinaires. L'amour fou et l'extase créatrice produisent parfois un état de rupture comparable.
Dans les années vingt du siècle passé, le grand poète russe Ossip Mandelstam, lors d'une émission de radio consacrée au jeune Goethe, a parlé de « la cavalerie des insomnies » qui fouettaient sa créativité. Les insomnies sont liées aux facultés créatrices de l'homme, elles les nourrissent. Mais l'insomnie est aussi une torture, les bourreaux modernes le savaient bien.
Le genre d'insomnie dont je parle est le résultat d'une forme légère d'obsession qui ne cause aucun préjudice à l'entourage et parfois même passe tout simplement inaperçue des autres. Elle arrive généralement quand on est totalement absorbé par un travail, et elle s'empare de nous au point que la vie quotidienne devient purement automatique et n'est plus qu'un pâle décor de l'action qui se déroule uniquement dans notre esprit.
À ce moment-là, que l'on dorme ou que l'on soit éveillé n'a aucune importance. Une vie cachée vibre en nous et, en se réveillant au milieu de la nuit, on prend conscience que ce flot ne s'arrête jamais. Le silence de la maison endormie, des enfants et des objets endormis, est si délicieusement limpide que l'on se lève tout doucement, sans faite de bruit, on se prépare du thé et, muni d'une tasse et d'un crayon, dans un état proche de l'apesanteur, presque comme un somnambule, on note à toute vitesse, enabrégeant les mots et en égatant des lettres, quelque chose de follement impottant. Le matin, au réveil, il arrive parfois que l'on ne parvienne même pas à comprendre quelles étaient ces heureuses trouvailles qui nous étaient venues à l'esptit, ces pensées si cruciales dont il ne teste aucune trace, et quels mots épurés et lavés à grande eau ont pris leur envol pour ne plus jamais revenir. Jusqu'à la prochaine insomnie.
On connaît du reste beaucoup de cas où de grandes inventions sont apparues en rêve à des savants : c'est ainsi que le chimiste Mendeleïev assurait qu'il avait rêvé sa géniale classification périodique des éléments. Le poète Maïakovski racontait qu'il avait passé trois jours à chercher une image dont il avait besoin, et que le mot qu'il lui fallait lui était venu en rêve. Au milieu de la nuit, il avait noté sur un paquet de cigarettes : « La seule jambe qui lui reste » et, au matin, il avait mis longtemps à comprendre ce que signifiaient ces mots étranges. Cela a donné le célèbre poème :

J'ai peur d'oublier ton nom, comme le poète a peur d'oublier
Un mot qui naquit dans le toutment des nuits,
L'égal d'un dieu par sa majesté.
Je veillerai sur ton corps et je l'aimerai
Comme un soldat amputé par la guerre et dont nul n'a besoin
Aime la seule jambe qui lui reste.


L'insomnie est une bénédiction. Surtout pour les heureux élus qui n'ont pas besoin de sauter du lit à la sonnerie du réveil, de descendre dans l'enfer du métro, une serviette à la main et leur petit déjeuner dans la poche, de traîner à l'école un enfant à moitié endormi, puis de passer encore huit heures à travailler, à remplir une fonction, à assurer un service.

Traduit du russe par Sophie Benech