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«On transforme les Russes en zombies» - Le Temps, 21/03/2014 (in French)

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Russie-UkraineVendredi 21mars 2014

«On transforme les Russes en zombies»

Par Emmanuel Grynszpan moscou
La romancière prolifique et engagée Lioudmila Oulitskaïa craint la résurgence du nationalisme russe et de sa propagande

Lioudmila Oulitskaïa a organisé mercredi à Moscou un «Congrès des intellectuels contre l’annexion de la Crimée». Elle a répondu aux questions duTemps.

Le Temps: Comment qualifier l’idéologie sous-jacente derrière l’annexion de la Crimée? Vous parlez de fascisme?

Lioudmila Oulitskaïa:Oui! Nous observons une méthode et une idéologie qui rappellent fortement l’arrivée au pouvoir de Hitler, plus particulièrement la période munichoise du Führer. C’est très désagréable et douloureux à dire. C’est même dangereux. Il est tout à fait clair qu’on assiste à la mise en œuvre des mêmes schémas. L’histoire est une science fondamentale, mais la mémoire des gens est courte et le déficit d’éducation saute aux yeux.

– Que pensez-vous de l’initiative du Ministère russe de la culture, qui a récolté les signatures de 500 personnalités pour une lettre de soutien à la politique de Vladimir Poutine en Crimée?

– J’ai été très peinée. Parmi ces gens figurent plusieurs personnes que je connais. Je n’aurais pas imaginé qu’elles puissent signer une telle lettre. Mais, d’un autre côté, il faut observer que ces gens dépendent largement de l’aide budgétaire. Ils tournent des films, ils dirigent des théâtres, ils vivent sur les deniers de l’Etat. Je pense que la moitié d’entre eux au minimum ont été contraints. C’est-à-dire qu’ils ont reçu des coups de fil d’en haut. On leur a expliqué qu’ils devaient signer s’ils voulaient, pour les uns, obtenir ce que l’Etat leur a promis, pour les autres ce qu’ils attendent depuis longtemps. Je ressens de la peine pour ces gens, car je pense qu’ils sont déchirés. C’est un sentiment très pénible. L’autre moitié a signé de bon cœur, car la propagande est très puissante. On sait bien qu’il est possible de manipuler rapidement les cerveaux. Et on revient au thème de Munich; Hitler paraissait alors une baudruche. Au début, les intellectuels se moquaient de lui. Personne n’imaginait l’ampleur du malheur et de l’horreur qui allaient s’abattre sur le monde.

– Mais Moscou voit le fascisme fleurir en Ukraine. Qu’en pensez-vous?

– Les révolutions ne sont jamais positives. Il y a toujours des forces destructrices à l’œuvre. C’est un phénomène universel. Le fascisme que nous observons en Russie n’est ni mieux ni pire que celui qu’on observe en Ukraine. Durant le processus révolutionnaire, les voyous les plus sauvages et les moins éduqués agissent, pillent. Ce sont des déclassés, des marginaux, qui sont par ailleurs des victimes de la société. Je ne veux pas les diaboliser. Ce sont des enfants que l’on n’a pas aimés, pas éduqués. J’appelle ce phénomène la «démonisation» en référence auxDémonsde Dostoïevski. La révolution ouvre la voie aux démons, et le roman porte ce nom pas par hasard.

– Avez-vous été surprise par l’enthousiasme populaire déclenché par l’annexion de la Crimée?

– Cela me chagrine beaucoup. Je souligne encore une fois la rapidité avec laquelle les chaînes de télévision et les radios transforment les gens en zombies.

– La pièce «Rhinocéros» d’Eugène Ionesco décrit ce phénomène.

– Oui. Encore faut-il la connaître pour comprendre à quoi tout cela mène. Quand le degré d’instruction sera tel que cette pièce sera lue et montée sur scène, nous vivrons dans un autre monde. C’est pourquoi je défends avec acharnement l’éducation et l’instruction. C’est salutaire pour nous tous.

– Que pensez-vous de la réaction internationale sur les événements de Crimée?

– J’ai peut-être manqué des réactions importantes car j’ai été plongée ces derniers jours dans la préparation du congrès (contre l’annexion). Les dirigeants européens ou américains sont loin d’être idéaux dans leurs rapports avec la Russie. Tous font des erreurs.

– Que leur reprochez-vous?

– J’ai longtemps vu du bon sens dans la politique d’Angela Merkel, mais je m’aperçois maintenant de ses limites, qui sont liées aux risques économiques pour l’Allemagne. C’est ce qu’on appelle l’égoïsme national. Ce serait une erreur de ne pas en tenir compte. Il faudra beaucoup de temps avant que nous dépassions cet égoïsme national. Or, nous vivons dans un seul et même monde, et nous sommes tous dans la même barque. Je pense à la «poussière radioactive» dont a parlé Dmitri Kisselev (le présentateur vedette de la télévision d’Etat a menacé cette semaine de réduire en «poussière radioactive» les Etats-Unis). C’est de l’imbécillité criminelle. Il ne faut pas sous-estimer ce risque ni exclure cette possibilité, pas tant que notre monde est dirigé par des hommes guidés par l’égoïsme et le nationalisme.